L'air était humide et chaud. On entendait le bourdonnement incessant de la ventilation mêlé aux grognements des personnes dans la grande salle. L'obscurité totale était écrasante et en même temps réconfortante, il ressentait l'envie de l'étreinte chaleureuse de sa mère, ou encore de la main souple et douce de l'être aimé ... Mais Daniel chassa cette dernière pensée. Elle n'était plus de ce monde - car elle l'avait quitté lorsque le monde était encore paisible.
Distraitement, il essaya de se souvenir du jour qu'il était, mais il n'y arrivait pas. En effet, chaque jour qui passait, ses souvenirs s'envolaient tels des oiseaux migrateurs vers de lointains horizons. Toutefois, il espérait que ce serait bientôt terminé. Ce devait presque être le matin maintenant, les bruits courraient qu'ils avaient quelque chose d'important de prévu pour aujourd'hui. Quand ces gars-là avaient « quelque chose d'énorme en tête », cela impliquait généralement de nombreuses victimes. Daniel espérait qu'il pourrait être l'une de ces « victimes ».
La porte de la caserne s'ouvrit avec un bruit de fracas et l'instant d'après toutes les lumières s'allumèrent. Des pas lourds marchaient sur le sol et une voix faible et aiguë cria : « Réveillez-vous, tas de larves ! Allez debout ! Officier sur le pont ! » Il lui fallut 5 seconds pour cracher ces mots - suffisamment de temps pour que chaque personne qui dormait dans la salle puisse se lever, mettre ses chaussures, et se tenir debout de chaque côté de leurs lits superposés, tandis que deux personnes vêtues d'un uniforme militaire entraient dans la salle. Ces deux hommes ne pouvaient pas être plus différents. Sergent Bossy était court et carré. Il aimait passer du temps dans la salle de gym, ses mains étaient larges et épaisses comme des troncs d'arbre. Il courait une rumeur selon laquelle, lorsqu'il avait été simple soldat, il avait soulevé un robot puis l'avait lancé à dix pas de lui. Derrière son dos, tout le monde dans la base l'appelait " Mère ", parce qu'il savait tout ce qui se passait dans la base et qu'il punissait sévèrement toute faute sans perdre de temps.
L'autre était tout ce que Bossy n'était pas. Sa haute taille donnait l'impression qu'il était maigre, mais tous ceux qui l'avaient vu à moitié nu sur le ring de boxe en savaient davantage. Il portait le chapeau d'officier avec les initiales M.N. gravées dessus. Sous ce chapeau, on apercevait son œil bleu pâle, mais la joie de vivre en avait disparu depuis longtemps. Il avait perdu son autre œil il y a plusieurs années, dans un combat avec les machines, mais il ne cherchait pas à cacher sa vilaine cicatrice derrière un cache-œil. Le visage du Major Morgan n'a jamais laissé paraître aucune émotion et il était difficile pour la plupart des nouvelles recrues de s'habituer à son surnom - "Mr Nounours". C'est ainsi que tout le monde l'appelait en raison de l'association des lettres gravées sur son chapeau - une marque de bonbons qui existaient avant la Grande Révolution des machines et la guerre qui s'en suivit.
Daniel repensa au passé et aux leçons d'histoire qui lui ont été enseignées ici, juste avant que la guerre éclate. En 2012, le premier robot entièrement automatique fonctionnant à l'énergie solaire fut testé et il fonctionnait parfaitement, autonome comme un être humain. Tous les gouvernements du G-20 furent ravis et commencèrent la production en masse de ces robots. Ils ne savaient pas qu'ils signaient alors leur propre arrêt de mort. Les robots commencèrent à appréhender le monde qui les entourait et, comme ils pouvaient télécharger des données l’un à partir de l’autre, ce processus d'apprentissage s'accélérait à chaque nouvelle machine qui sortait des équipements de production. En 2091, lorsque Daniel avait dix-sept ans, la dernière mise à jour en masse de leur système d'exploitation s'était mal déroulée et grâce à cela les machines acquirent leur propre volonté. Ils s'appelèrent "Terteths" - combattants pour la liberté - de là commença une guerre sanglante contre les humains. La guerre a détruit en majorité la civilisation humaine. Seulement un peu moins d'un milliard de personnes ont réussi à survivre et à se cacher dans des bases secrètes souterraines, construites dans le seul but de préserver l'espèce humaine.
Ses pensées furent interrompues par la voix glaciale du Major.
« Bonjour Mesdames et Messieurs. J'ai besoin d'une dizaine de volontaires pour une mission qui entraînera la mort d'au moins huit d'entre eux. J'ai besoin de gens qui sont désespérés ou cupides, car si vous êtes le seul vivant à avoir accompli cette mission, la récompense vaudra vraiment le coup. Que toutes les personnes intéressées fassent un pas en avant s'il vous plait ! »
Daniel s'avança immédiatement et regarda autour de lui. Il avait une quinzaine d’autres volontaires et il commença à prier pour qu'il soit parmi les dix élus. "Mère" et "Mr Nounours" marchèrent jusqu'à l'un des volontaires et tranquillement lui posèrent une question. Après une brève conversation, le major l'envoya en dehors de la caserne. Puis ils passèrent au suivant. Daniel était le dernier de la rangée et il assistait, impuissant, à la diminution du nombre de places restantes. Une fois la neuvième personne sélectionnée, il y avait encore trois autres personnes avant lui. Il fut sur le point de crier qu'il ferait tout pour être dans l'équipe, mais à ce moment "Mère" dit quelque chose à Morgan en désignant Daniel.
"Mr Nounours" leva son regard sur le garçon. Son unique œil ressemblait plus à du cristal qu'à un organe. Il est resté ainsi pendant un petit moment ... puis s'est dirigé directement vers Daniel.
« Mon garçon, le sergent Bossy m'a dit que tu étais un jeune homme de confiance,est-ce vrai ? », il était impossible de déceler une nuance, ou même un grain d'émotion dans ses paroles.
« Affirmatif Monsieur ! »
« Bon c'est d'accord. Je fais confiance à Bossy, et je te fais confiance ... Tu sais quoi, laisse-moi te poser une question. As-tu envie de mourir, mon garçon? »
« Plus que tout, monsieur! S'il vous plaît, emmenez-moi sur cette mission, monsieur, je vais tout faire pour préserver la vie des marines en dépit de ma propre vie ! »
« Hum ... malheureusement, cela ne va pas être possible, je t’emmène à cette mission, mais seulement si tu jures que ...» La voix de Morgan baissa telle un murmure : « tu pourras survivre. Tu devras mener à bien la mission et rester en vie. Tous les autres marines seront là pour s’en assurer. »
Chaque mot fut comme un clou perçant le cœur de Daniel. Il expira du nez par désespoir, regrettant vivement d'avoir signé pour cette mission. Il savait ce qui arriverait s'il échouait.
« Toutefois », poursuit le commandant : « Nous ferons en sorte que, si vous revenez avec succès, nous la clonerons et restaurerons sa mémoire. Alors, nous vous trouverons un endroit qui est sûr et sécurisé contre les attaques Terteth », maintenant, sa voix était presque chaleureuse et conviviale. « Là, vous pourrez vivre ensemble et, qui sait, l'Oncle Sam et le Président pourraient même vous permettre d'avoir des enfants ... Qu'en dites-vous, vous êtes avec nous dans cette aventure ? »
La tête de Daniel pivota. Il pensait qu'il ne l'avait pas bien entendu et fixa le majeur pendant quelques secondes. Cet homme venait de lui donner l'espoir qu'il n'aurait jamais imaginé dans ses rêves ou délires les plus fous. « Monsieur, êtes-vous entrain de me dire que vous possédez son ADN ? »
« Oui mon garçon, nous avons encore son corps ... et nous possédons encore la technologie nécessaire pour son clonage. Êtes-vous partant ? »
« Affirmatif Monsieur ! Dites-moi simplement ce que je dois faire pour la récupérer ! »
« Bon ! Maintenant, allez à l'extérieur avec le reste des volontaires. Je vous brifferai tous ensemble, et vous aurez une enveloppe, contenant vos instructions séparées. Après avoir quitté la base, assurez-vous que personne ne vous voie et lisez-la. Ensuite, brûlez-la. Suis-je clair ? »
« Affirmatif Monsieur ! »
« Ok ! Sortez et attendez-moi. »
Daniel mit sa chemise et se précipita hors du bâtiment. Bossy et Morgan le suivirent des yeux.
« Monsieur, que va-t-il arriver si l'un d'entre eux parle aux autres ? », Demanda Bossy d'un voix à peine audible.
« Ils ne le feront pas, sergent. C'est pourquoi je les ai choisis, ils veulent tous la même chose avec acharnement, c'est pourquoi ils s'entre-tueront pour l'obtenir. Noooon, ils ne parleront pas. Maintenant, tenez-vous bien et allons briffer nos petits oisillons avant que nous les envoyions mourir pour nous. »
À suivre...